Thursday November 19, 2009
From: Le Monde 10.31.09
Désolé, mais une ville, Paris, où le même soir, jeudi 29 octobre, Sonny Rollins était à l’Olympia, et Wayne Shorter Salle Pleyel, tous deux princes du saxophone ténor, est une ville qui existe. Wayne Shorter en quartette est l’un des fleurons des concerts d’escorte de l’exposition “We Want Miles”, présentée à la Cité de la musique jusqu’au 17 janvier 2010 (Le Monde du 17 octobre). Emblème du concert : “Tribute To Miles”, hommage à Miles.
Mille pardons aux nostalgiques. Sa façon à lui de célébrer son long passage chez Miles Davis, plus de quarante ans après son entrée dans le quintette le plus sidérant du trompettiste, n’a rien de la redite. Redire quoi, d’ailleurs ? Sinon la forme, l’esprit, l’humilité, et ce don si délicat de la recherche en scène. Pleyel comble jusqu’aux cintres, public impossible à qualifier par la moyenne d‘âge confirment la règle : aimer Wayne Shorter, c’est rester fidèle à ses inattendus. Autour du saxophoniste, un pianiste un poil trop amplifié, Danilo Perez. Un contrebassiste, John Patitucci, très démonstratif, mais convaincant sur des formulettes qui enchantent la foule. Ni chorus ni numéros de cirque. Et pour compléter le tableau, à la batterie, tantôt artificier,
soudain génie des caresses animées, Brian Blade.
La non-méthode
Wayne Shorter, 76 ans, ne s’est jamais, en une carrière fastueuse, accordé tant de libertés. Et pourtant, Dieu sait s’il dispose d’assez de compositions originales pour tricoter un concert avec sept thèmes en première partie, cinq en seconde, thème-impros-retour au thème selon la liturgie, plus So What au rappel, et bonjour la compagnie ! Eh bien, pas du tout. De Miles Davis, il retient la non-méthode. On se règle l’après-midi, on ne pense à rien, et en scène, on donne tout.
Ce qui donne en clair ce moment précieux où Shorter ôte comme un prêtre le cordon du ténor pour passer au soprano (avec gestes adéquats pour protéger le bec), et d’un coup, retour au cordon comme s’il avait oublié deux si bémol en passant, une aisance inquiète, et puis sept montées en transe pour toucher à l’extrême de la pensée.
Le quartette fonctionne comme un quatuor à cordes, sans solos, mais là, vent debout. On prend en pleine poire des vagues de mémoire, Mendelssohn, Stravinsky, Bartok, Berio, Rollins, Miles, qui vous voulez. Mais surtout, dans une fatrasie de palette sonore, d’agitations de l‘âme et de rythmes à géométrie variable, un groupe d‘êtres humains qui s’adressent à des humains. Juste pour saisir la chance de jouer ensemble.
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